poésie de Philippe Jaccottet

"Eaux de la Sauve"

extrait du beau texte

de Philippe Jaccottet de son livre "Après beaucoup d'années"

Ici, la lumière est aussi ferme, aussi dure, aussi éclatante que les rochers. Mais il y a, jetés sur eux, ces velours, ces toiles usées, cette laine râpeuse. C’est tout la montagne qui s’est changée en troupeau, en bergerie. Tout est lié, tout se tient, tout tient ensemble, comme au premier jour.C’est pourquoi on est dans cet espace immense comme dans une maison qui vous accueille sans vous enfermer.
 
C’est ici qu’est né le jour, aujourd’hui. Aucun doute ici n’a lieu. Tout est debout, tout est ferme et clair. Tout est calme.
 
Bien que ce ne soit, nécessairement, qu’un moment du jour et de la saison, un moment de nos vies, bien que, dans ce moment infime, nous soyons suspendus, infimes, à ce qui peut n’être qu’un peu de braise et de poussière dans un emboîtement sans fin d’abîmes noirs, ce lieu et ce moment ne sont pas un rêve; et quelque chose dans les liens qui nous y attachent ne peut être mesuré, pesé, évalué. Tout tient ensemble par des noeuds de pierre. Comme il y a très longtemps. A cette lumière éclatante, on peut s’appuyer, s’adosser. C’est la seule forteresse imprenable que j’aie jamais vue.
 
Celui qui douterait que le monde soit, qui douterait, lui-même, d’être, se guérit, ici, de ce qui n’est plus que maladie, ou faiblesse, ou lâcheté. Cette terrasse aux dalles disjointes, envahies par l’herbe couleur de paille, est aussi réelle, sous cette lumière-ci, que la plus vive douleur.
 
Et voici que, taries depuis plusieurs étés, les eaux de la Sauve, nées dans ces hauteurs, redescendent aujourd’hui les marches de pierre jaune qu’elles ont creusées comme les pas un escalier, dans une très vieille maison. On les dirait d’autant plus vives et limpides qu'elles sont comme neuves. Presque tout au long du chemin, des barrières, des cloisons de feuilles brillantes les dérobent au regard, ou confondent leurs étincelles. Au premier tournant où elle se dévoilent enfin, impossible de ne pas s'arrêter. On s'agenouille pour y baigner ses mains ou pour y boire. La roche où elle glissent est jaune, ensoleillée; aussi douce que la paume qui a cueilli cette grappe d'eau.
 
Tout tient ensemble, ici, aujourd’hui. Même la buée des premières feuilles ombrageant les berges. Rien ne parle d’exil. Rien ne parle de ruine, même pas les ruines. Rien ne parle de perte, même pas ces eaux fugitives, tellement claires qu’on croit que c’est le ciel lui-même qui les a déléguées jusqu’à nous sur ces degrés de pierre.
 
 

"Eaux de la Sauve"

Philippe Jaccottet Extrait du chapitre "Eaux de la Sauve, eaux du Lez" de son livre "Après beaucoup d'années"

(Editions Gallimard)